Ce dimanche 2 mars 2025, l’Université de la Fondation Aristide (UNIFA), située à Tabarre, a accueilli plus de 4 000 étudiants pour sa 7ème cérémonie de graduation. L’événement a été marqué par le discours de l’ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide, perçu par ses partisans comme un leader charismatique et un orateur hors pair. Cependant, derrière les applaudissements et les citations en mandarin, se cache une figure politique dont le passé reste lourd de controverses et d’accusations.
Aristide, dans son allocution, a appelé à la résilience face à l’insécurité grandissante qui frappe Port-au-Prince et le pays tout entier. « Alors que les nuages du désespoir s’amoncellent à l’horizon de Port-au-Prince, votre détermination ravive les fibres patriotiques et académiques », a-t-il déclaré, saluant le courage des étudiants et des professeurs face à un environnement marqué par le banditisme et l’instabilité. Il a également souligné l’importance de l’éducation comme outil de libération, un message qui résonne fortement dans un pays où les écoles et les universités sont souvent des refuges précaires contre la violence.
Pourtant, ce discours, bien que percutant, ne peut faire oublier les accusations qui ont entaché les mandats du leader charismatique Jean Bertrand Aristide (1991, 1994-1996 et 2001-2004). Alors qu’il se présente aujourd’hui comme un défenseur de la justice et de la dignité nationale, nombreux sont ceux qui rappellent que son propre leadership a été marqué par des allégations de corruption, de violations des droits de l’homme et de liens troubles avec des gangs armés.
Jean-Bertrand Aristide, ancien prêtre salésien, a été porté au pouvoir en 1991 par un mouvement populaire qui voyait en lui un héro, le sauveur, le champion des pauvres. Cependant, ses mandats ont été entachés par des accusations de détournement de fonds publics et de mauvaise gestion économique. Des rapports de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) ont critiqué le manque de transparence de son administration, tandis que des organisations locales comme le Centre d’Analyse et de Recherche en Haïti (CARHI) ont documenté des cas présumés de corruption.
Sur le plan des droits de l’homme, les gouvernements d’Aristide ont été accusés d’avoir toléré, voire encouragé, des violences politiques. Des groupes comme Amnesty International et Human Rights Watch ont rapporté des exécutions extrajudiciaires, des arrestations arbitraires et des intimidations perpétrées par des partisans de son parti, Fanmi Lavalas. Le massacre de La Scierie en 2004, attribué à des partisans d’Aristide, reste l’un des épisodes les plus sombres de cette période.
L’une des accusations les plus graves portées contre Aristide concerne ses liens présumés avec des gangs armés. Pendant ses mandats, des groupes de « chimères » ont été accusés d’avoir semé la terreur dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, notamment à Cité Soleil. Des médias comme The Miami Herald et The New York Times ont rapporté que ces gangs étaient utilisés pour intimider les opposants politiques et maintenir le contrôle du pouvoir.
L’assassinat du journaliste Jean Dominique en 2000 reste une tache indélébile sur l’histoire politique haïtienne. Bien qu’Aristide n’ait jamais été directement accusé du meurtre, certains de ses alliés ont été soupçonnés d’implication. L’enquête sur ce crime, largement documentée par Radio Haïti-Inter et des médias internationaux, a été entravée par des obstacles politiques et des menaces contre les témoins.
Aujourd’hui, alors qu’Aristide se positionne en donneur de leçons, appelant à la résilience et à la lutte contre l’insécurité, nombreux sont ceux qui soulignent l’ironie de la situation. « Comment peut-il parler de sécurité alors que son propre gouvernement a été accusé de soutenir des gangs armés ? » s’interroge un opposant politique sous couvert d’anonymat. « Il est facile de critiquer quand on a soi-même contribué à la crise actuelle. »
Cependant, il serait injuste de ne pas reconnaître que le gouvernement actuel, malgré ses promesses de sécurité et de transparence, n’a pas réussi à endiguer la violence et la corruption. Les enlèvements, les assassinats et l’impunité continuent de ravager le pays, et les citoyens haïtiens sont de plus en plus désillusionnés par leurs dirigeants, qu’ils soient passés ou présents.
Jean-Bertrand Aristide reste une figure polarisante dans la politique haïtienne. Pour ses partisans, il est un héros de la justice sociale, un défenseur des pauvres qui a été victime de complots internationaux. Pour beaucoup, il est un symbole de la corruption et de la violence politique qui ont plongé Haïti dans le chaos.
Alors que les étudiants de l’UNIFA célèbrent l’obtention de leurs diplômes, une question demeure : comment Haïti peut-elle avancer lorsque ses leaders, passés et présents, sont incapables de répondre aux attentes de leur peuple ? Le discours d’Aristide, bien que poignant, ne suffira pas à effacer les ombres de son passé ni à résoudre les défis actuels du pays.
Jean Wesley Pierre
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